Lexmag 8 L'engagement dans les professions juridiques - Magazine - Page 7
Le droit,
casque en avant
Il existe, dans toutes les professions du
droit, non pas un, mais une galerie de
personnages que l’on reconnaît sans
jamais les avoir rencontrés. Avocat idéaliste ou cynique fatigué, magistrat habité
par sa conscience, juriste d’entreprise
funambule entre loyauté et résistance,
notaire discret, mais stratège, professeur
engagé jusqu’à l’os. Ils n’ont jamais tout à
fait le temps. Jamais exactement le bon
moment. Toujours un dossier de trop, une
réunion en plus, une cause qui déborde.
Ce sont les professionnels engagés. Celles
et ceux qui ont choisi, un jour, de ne pas
seulement exercer le droit, mais de le
porter, parfois à bout de bras, parfois à
contre-courant.
Engagés pour une cause ou plusieurs
causes : les libertés, l’égalité, la dignité,
la vie même. Engagés pour leur profession : la défendre quand elle est attaquée,
la préserver quand elle est menacée, la
réinventer quand elle s’essou昀툀e ou se
caricature. Engagés pour les autres :
confrères, consœurs, collègues, justiciables, invisibles, parfois mêmes adversaires. Et puis, pour certains, engagés en
politique, parce qu’il arrive un moment où
plaider ne su昀케t plus, où commenter la
norme ne fait plus sens, et où il faut accepter de la fabriquer, avec tout ce que cela
implique de compromis.
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Tous savent une chose : l’engagement n’est
jamais neutre. Il expose. Il use.
Il coûte du temps, de l’argent, de l’énergie, des illusions, et parfois des amitiés.
« Engagez-vous ! » crient les légionnaires
romains dans Astérix, juste avant de se faire
battre à plate couture par les Gaulois. Tout
est dit. S’engager, c’est accepter de prendre
des coups. Des coups médiatiques, institutionnels, symboliques. Des coups qui ne
laissent pas toujours de traces visibles, mais
qui 昀椀ssurent l’ego, bousculent les certitudes
et laissent des bleus à l’âme professionnelle.
Des coups quand même.
Et pourtant, ils y retournent.
Pourquoi ? Parce que le droit n’est pas un
simple outil technique. Parce qu’il n’est ni
neutre ni tiède. Parce qu’il est une force. Une
force tranquille parfois, quand il apaise. Une
force rugueuse souvent, quand il tranche.
Une force qui organise le collectif et protège
l’individu, qui canalise la violence sociale
sans jamais la faire totalement disparaître.
Donner de la force au droit, comme le rappelle Julie Couturier, Présidente du CNB, ce
n’est pas l’arracher au réel ni le sanctuariser dans l’abstraction ; c’est au contraire l’y
plonger pleinement. Là où ça frotte. Là où ça
résiste. Là où l’on risque de déplaire.
L’archétype du juriste engagé, ou plutôt
ses multiples visages naviguent ainsi entre
trois pôles.